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  Véronique Joumard

Le mystère de l'images - Ihihara Kentarô Critique d'art

Dans leur aspect extérieur, toutes les œuvres de Véronique Joumard se présentent comme simples et claires ; elles sont totalement dépourvues de toute grandiloquence qui laisserait en effet une place à l'indéfini, et ne cherchent pas à séduire le spectateur. Il n'empêche que si, devant cette simplicité, on se retrouve très perplexe, c'est parce qu'elles semblent trop compréhensibles, et qu'elles apparaissent sous une forme évidente, presque abrupte.
Il suffit de peu de temps pour être saisi par une sensation étrange et nouvelle qui dépasse la première impression. Cette sensation, c'est la pureté simple et directe des œuvres. C'est la franchise du regard que les œuvres demandent à l'observateur. C'est la clarté de l'espace qui enveloppe ceux qui observent l'oeuvre.
Par conséquent, les œuvres de Véronique Joumard sont, quelque part, fondamentalement différentes de l'art minimal, pour lequel pourtant l'artiste montre une certaine sympathie. En effet, l'art minimal réduit les œuvres à leur expression la plus essentielle et fait ressortir d'un minimum de matière un maximum d'expressivité. En revanche, dans les oeuvres de Véronique Joumard des éléments que l'art minimal rejette (images, reflets) deviennent un motif fondamental de construction de l'espace.
Mais pourquoi dans ses œuvres le regard est-il purifié et pourquoi l'espace devient-il si facile à pénétrer? Le secret de cela tient à la structure même de l'œuvre. Dans les travaux qu'elle a montrés au début des années 90, constitués d'assemblages de photographies du système nerveux prises au microscope électronique et d'ampoules électriques, elle utilise, en dépit d'une apparence simple, des astuces très étudiées. Notamment, elle invite à voir les électrons qui circulent à l'intérieur des neurones et de l'ampoule électrique comme deux composantes d'un même objet. Les neurones et les ampoules (et le fil électrique) sont assemblés dans l'œuvre selon une analogie dont le terme commun est l'électron. Or les réseaux d'électrons tels que les circuits électriques, les systèmes nerveux, ou même internet forment un monde invisible et virtuel, alors que dans le travail de Véronique Joumard ces réseaux sont transformés en images et sont reliés à la sphère de l'art, qui traite en effet de phénomènes visibles.
La connexion se fait aussi grâce à la vue et relie les objets (les ampoules) et les images (les nerfs). D'abord les ondes lumineuses de l'ampoule sont réfractées dans l'œil et sont transformées en impulse et enfin elles sont transmises au centre du système nerveux. Alors ce qui apparaît devant les yeux du spectateur c'est la lumière éblouissante émise par les ampoules, c'est un système nerveux excité par un stimulus. La structure interne des œuvres croise les images et les objets ; elle finit par nous impliquer individuellement et devient un ensemble fini. Si les œuvres de Véronique Joumard parviennent à accaparer le regard du spectateur et à créer un espace pur c'est justement grâce à ce processus. Si cette structure était stable et permanente, ce ne serait pas nécessaire d'utiliser à la fois les objets et les images. Ou plutôt, dans les œuvres de Joumard les objets finissent par coïncider avec les images. Par exemple, dans un travail des années 80, constitué par deux photographies représentant un interrupteur position allumée et un interrupteur position éteinte, les interrupteurs n'étaient pas réellement présents à côté des photos mais l'œuvre en gardait néanmoins un caractère complet car les deux photos étaient collées sur une même surface, qui avait une moitié bleutée et une orangée, correspondant aux deux interrupteurs. Dans TV Pulse (1991), le même principe est proposé à nouveau, le motif central étant, cette fois-ci, non pas l'interrupteur mais une ampoule.
Le travail de cette artiste implique d'autres sens que la vue. Dans les œuvres des années 80 qui utilisaient des résistances électriques, le toucher était stimulé par la chaleur irradiée par les résistances, prolongement direct de la prise électrique. Dans l'installation exposée en 1993 au Consortium de Dijon, on avait disposé des ressorts sous des dalles posées sur le sol, si bien que les gens qui y montaient perdaient le sens de l'équilibre. Ainsi les différents sens du spectateur sont-ils impliqués dans les œuvres de Véronique Joumard. Ils deviennent un moyen indispensable dans la constitution d'un espace particulier .
La pureté qui se dégage des œuvres de Véronique Joumard est un reflet du mystère qui réside dans la réalité.
Si on dit que la lumière omniprésente dans les tableaux de Vermeer - non pas dictée par le thème religieux qui était au cœur même de la peinture hollandaise du dix-septième siècle mais saisie avec une netteté scientifique - est paradoxalement mystérieuse, on peut dire également que l'œuvre de Véronique est mystérieuse. Il s'agit là du mystère d'une image saisie purement par les sens.

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